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Naître à la paternité. Dossier : "Naissance du père, psychanalyse et paternité", le journal des psychologues n°225, juillet aout 2005

mardi 24 novembre 2009, par Jérôme MESSINGUIRAL

La paternité correspond, pour les hommes, à une crise existentielle qui remet en cause l’organisation de leur être. Quel travail psychique complexe est mis en œuvre ? Quelle est l’élaboration du sens de cette paternité ? à travers des vignettes cliniques, ce sont les phases de l’annonce faite au mari, de la scène de la naissance et du post-partum qui sont ici distinguées.

"Il n’y a pas de question du père, il y a la question du père et du fils. Au moment de sa reproduction, tout sujet doit céder sa place d’enfant à son propre enfant." (P. Legendre, 1985.)

L’accession de l’homme à la paternité est une crise existentielle. Elle est temps de passage et crise libidinale, encore trop souvent méconnus dans leur spécificité masculine. Car elle constitue une "version du père" relativement récente... Surgie de la mort du "paterfamilias" et liée à la perte des rites qui donnaient placent au masculin et au féminin de façon indifférenciée dans le temps de la naissance, elle est aussi liéeà une nouvelle valeur des sociétés démocratiques, celle de "l’égalité" en droit des hommes et des femmes. Mais "l’égalité" est trop souvent assimilée à une "similarité" ou à une "indifférenciation" et les pères sont alors appelés à jouer les mères. Ce qui n’est pas sans poser problème à certains hommes.

Ainsi un de mes patients, promipère depuis peu, qui partage les tâches quotidiennes avec sa compagne, s’interrogeait’il dans l’angoisse lors d’une séance de psychothérapie : "Mais qu’est ce qui me différencie, comme père, de la mère de mon fils ?" Sur le plan des "rôles" familiaux, peu de chose, il faut bien le dire.

Les rôles, qui se définissent comme partage des tâches, comme "ce que chacun fait" dans le cadre familial, sont caractérisés actuellement par l’absence de marqueurs sociaux de la différence des sexes. Mais il convient de distinguer le "rôle" familial de la "fonction" psychique du père... Cette dernière est liée à l’élaboration, dans l’enfant, de la différence des sexes et des identités masculines à partir des nominations (fille/garçon) et de la séparation d’avec la mère archaïque.

Elle suppose une fonction paternelle, c’est à dire un principe séparateurs et différenciateur à l’œuvre pour l’enfant.

Ce principe est d’abord dans la mère elle même qui l’a reçu de ses propres parents ; elle le transmet au bébé par tous les actes de la vie quotidienne et celui-ci "l’incorpore" en même temps qu’il boit le lait maternel (Freud, 1923). Le peronnage qui incarne ce principe est le plus souvent le père de l’enfant... Mais il peut être un compagnon de la mère ou toute autre personne qui vent en tiers symbolique dans la relation imaginaire, en miroir, entre la mère et l’enfant (Lacan, 1957/1958).

La fonction est une position psychique liée aux identifications constitutives de l’identité dans l’histoire d’un sujet. C’est pourquoi un père peut faire comme la mère, mais il ne le fait jamais de la même manière qu’ellen dans la mesure où il s’identifie à une "père", dans la mesure om, pour reprendre la formulation de J. Lacan en 1956 dans son sélinaire sur "les psychoses", il est inscrit "dans le signifiant être père".

Crise existencielle, donc, pour les hommes ; la paternité apparait comme une expérience cruciale qui remet en cause l’organisation même de leur être. Elle est réponse à un appel venant de l’Autre (le plus souvent, la mère de l’enfant), à une annonce (Lacan, 1956) que j’ai appelé "l’annonce faite au mari".

Je distingue trois moments dans l’élaboration du sens de la paternité :
- "L’annonce faite au mari" : un temps de réinscription filiative.
- "La scène de la naissance" : l’interdit du regard pour un homme.
- "Post-partum" : y a t’il un père du nourrisson ?

"L’annonce faite au mari" : un temps de réinscription filiative

L’émergence de l’être père n’est ni un donné ni un état. Elle nécessite, dans ce prmier temps, un travail psychique, caractérisé par deux mouvements :

- ce que le psychanalyste et juriste Pierre Legendre (1985) appelle "la permutation symbolique des places généalogiques" qui concerne le lien intergénérationnel, celui du fils à son propre père ;
- le passage de la conjugalité à la parentalité, qui concerne la réélaboration de la dynamique des liens entre l’homme et la femme comme couple sexué.

Ce travail, psychique, inauguré par une pareile, une "annonce"-"Tu vas être père"-vient toujours trop tôt et surprend l’homme. Comme Pierre qui dit, lors d’un entretien, lorsqu’il apprend que sa femme est enceinte : "Ca m’a fait un choc au départ, parce que je m’y attendais pas aussi tôt !" Ce qui inaugure ce "travail de paternité" est un signifiant qui interpelle l’homme : "être père". Je reprends ici la thèse de J Lacan élaborée en 1956 dans son séminaire "les psychoses" : "Il convient de vous arrêter un instant pour méditer ceci, que la fonction "d’être père" n’est absolument pas pensable dans l’expérience humaine sans la catégorie du signifiant" (P. 329) C’est de la rencontre avec les signifiants de la procréation et de la paternité qu’émerge le sujet dans sa fonction de père.

Deux modalités principales de cette émergence sont repérables à partir d’entretiens, de psychothérapies et des études psychopathologiques : un mode "névrotique" et un mode "psychologique". C’est ce que je développerai à partir d’études cliniques. Il y a 20 ans environ, un homme que j’appelrai monsieur M., est venu me consulter parce que, disait il, "[sa] femme attend[ait] un enfant", et que cette annonce "[l’avait] laissé impuissant"... C’était la première fois que j’entendais une demande de psychothérapie formulée en ces termes. Et ce qui avait donné à cet homme "le courage" de venir était une conférence où il m’avait entendue parler de paternité !

Sa femme est enceinte de quatre mois. C’est leur premier enfant. Depuis qu’il sait qu’il va être père, il est devenu impuissant sexuellement avec elle et s’est mis à "courir" (selon ses propres termes). Il a actuellement une maîtresse. Pourtant il dit aimer sa femme et ne comprend pas ce qui luia rrrive. Au fil des entretiens qui dureront un peu au delà de la naissance de l’enfant, il formulera ceci : "Lorsqu’elle m’a annoncé que j’allais être père j’ai pensé "elle va être mère".". Et cette idée de "faire l’amour avec une mère" l’a laissé sans désir.

Comme si monsieur M. vivait l’interdit de l’inceste avec la mère de façon généralisée : pour lui, toute femme dans le paradigme maternel est sexuellement interdite. Cela n’est pas sans rappeler ce que Freud énonce en 1912 : "Pour être dans la vie amoureuse, vraiment libre et par là heureux, il faut avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur."

La remémoration d’éléments de son histoire familiale lui permet alors d’évoquer son propre père. Il le décrit comme "lointain", le laissant trop proche de sa mère. Si monsieur M. est marqué par la fonction de "père symbolique", c’est à dire de l’interdit de l’inceste comme Loi interdisant la mère, la fonction de "père réel" (Lacan, 1957-1958), en revanche, reste problématique. Son père était il "l’homme de sa mère" ? ou était ce lui, le petit garçon, qui tenait cette place ? Un doute subsistait... Un doute sans plus... Ce qui fait que, pour monsieur M., chaque fois que surgisaait le nom de "mère", surgissait aussi l’angoisse de la fusion possible avec une mère archaïque, donc dévorante. J’avancerai que monsieur M. vivait le clivage entre "la maman et la putain" que Freud (1912) décrit ainsi : "Le clivage œdipien typiquement masculin entre le courant tendre et le courant sexuel qui avait été momentanément surmonté a tendance à se rétablir lorsque la femme devient mère."

A la racine des symptômes qui caractérisent ce temps de travail de la paternité pour un homme qui a reçu le signifiant "être père" dans son histoire infantile, on peut repérer de éléments du drame œdipien comme chez monsieur M. Et ce drame remet en scène la figure de la mère archaïque, les identifications masculines et la fonction du père qui fut le sien. L’on entend bien que ce signifiant est toujours reçu imparfaitement, qu’un père dans sa fonction de père réel est toujours approximatif, fragile, carrent, par rapport à ce signifiant primordial qui est celui de la Loi de l’interdit de l’inceste (et qui représente "le père symbolique"). Bref, il est toujours "boiteux", comme le rappel Lucien Israël, ce qui est le mode ordinaire de l’être humain... ou, comme l’écrit Freud, de "la structure du normal qui est la névrose".

Lors du travail de paternité qui suit l’annonce, il a été possible de repérer diverses manifestations à caractère symptomatique qui rendent compte de cette "boiterie ordinaire" des pères réels. Les travaux menés par les psychopathologues (Trétovan, 1965 ; Ebtinger, Renoux, 1967 ; Delaisi de Parseval, 1981) ainsi que nos propres études (Hustel, 1996) permettent de distinguer trois modes "névrotiques" selon lesquels le "travail de paternité" s’élabore. Ce sont principalement des symptômes sexuels passagers (tels que celui de monsieur M.), des "couvades psychomosomaties" et des acting de la paternité.

Ainsi une enquête menée en 1967 oar k"équipe de la clinique psychiatrique de Strasbourg permet elle de décrire un ensemble de troubles psychosomatiues "manifestant la participation inconsciente de l’homme à la grossesse de la femme et le travail de la paternité (Ebtinger, Renoux, 1967) :
- troubles digestifs, gastralgies, pesanteurs, vomissements, troubles du transit, douleurs abdominales... ;
- prise de poids annant de 4 à 6 kilos ;
- lombalgies, troubles dentaires...

Ce sont des couvades "psychosomatiques". Mais quel en est le sens ? Ne viennent elles pas à la place des couvades rituelles, décrites par les anthropologues, et qui étaient une prise en charge de l’homme dans cette période, par des rites sociaux ? "L’expérience de la couvade, si problématique qu’elle nous paraisse, peut être située comme une assimilation incertaine, incomplète de la fonction "être père". Elle répond à un besoin de réaliser imaginairement-ou rituellement- cette fonction." (Lacan 1956)

Françoise Hurstel
Professeur émérite associée au laboratoire de psychologie clinique : Famille et filiation (dir : Serge Lesourd), université de Strasbourg
 

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